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A la rencontre des Jesus Freaks : Un autre monde est possible ! par Doriane Bier, membre du comité de rédaction de “Présence”

Mission Populaire de France, mercredi 3 août 2011

Vivre autrement

Vivre autrement :l

Le printemps arabe, les crises grecque, irlandaise, espagnole, européenne, les flambées des prix, Fukushima, les tempêtes, les tornades et même l’affaire Strauss-Kahn nous y invitent de façon de plus en plus pressante, voire sonnent l’alarme. Présence rassemble ici récits et témoignages de chrétiens entreprenants, comme une invitation à la création d’un monde meilleur. Leur sève ? Les Evangiles, dans toute leur force subversive, à l’instar de l’histoire de la Cananéenne.


En plein coeur de la Bourgogne du nord, dans la campagne dijonnaise (à une centaine de kilomètres de la communauté oecuménique de Taizé), trois jeunes couples de « Jesus Freaks » ont décidé de s’installer dans une ancienne ferme pour « vivre autrement » et y pratiquer l’accueil.

Mais qu’est-ce donc qu’un freak, autoproclamé qui plus est ?

Eh bien, littéralement, ce terme d’argot anglais signifie un original, un doux dingue, voire un monstre (dans sa connotation la plus péjorative) ; mais aussi un passionné, un mordu – en l’occurrence, un « fou de Jésus ».

Le terme vient des Etats- Unis, où les Jesus Freaks, dans la mouvance des Jesus People (communautés hippies chrétiennes des années 1970), sont nombreux, particulièrement parmi les chrétiens évangéliques. Les Jesus Freaks sont également très présents en Allemagne, notamment dans les squats de l’ex-Allemagne de l’Est, et ils tiennent chaque année à Gotha, dans le centre du pays, un festival de musique hardcore baptisé Freakstock, en référence à Woodstock, bien sûr.
Les Freaks allemands ont même traduit la Bible de Luther en argot, et l’ont baptisée la Volxbibel (« Bible du peuple », avec un jeu de mots sur le « x » de la croix, au lieu du « k » de
« Volk
»). Et pendant la Sainte Cène alternative, on partage bière et chips !

Ces chrétiens atypiques, caractérisés par leur engagement social, leur refus des structures ecclésiales conventionnelles et leur attachement aux contre cultures (codes vestimentaires, musicaux, style de vie…) sont encore peu représentés en France. Ils y constituent un réseau informel d’une trentaine d’amis, souvent itinérants.

Désir d’une Eglise qui ne juge pas

Six d’entre eux se sont regroupés pour un projet de vie communautaire (la Tchaap, Tribu chrétienne hétéroclite altermondialiste autogérée de prière, lire encadré ci-contre) et ont choisi d’habiter et de faire vivre la Ferme de La Chaux, à La Bussière-sur-Ouche en Côte-d’Or, à côté de la forteresse médiévale de Châteauneuf-en-Auxois, qui compte parmi les plus beaux villages de France. La ferme, baptisée Goshen (du nom d’une terre d’asile en Egypte pour les Hébreux exilés, Exode 8, 18), est située sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, et a toujours eu vocation, depuis sa création il y a trente ans, à être un lieu d’accueil, de halte et de spiritualité – notamment pour les personnes en difficulté. Depuis que les Freaks s’y sont installés, ils y portent un projet tourné vers l’hospitalité, la simplicité volontaire, l’écologie à travers le maraîchage biologique et l’élevage de quelques bêtes qui leur assurent une autosuffisance alimentaire. En expérimentant ainsi un mode de vie alternatif à la société de consommation, sans pour autant vivre coupés du monde – bien au contraire ! –, les membres de cette petite communauté vivent et mettent en pratique l’Evangile auquel ils croient. Un Evangile proprement révolutionnaire, largement implicite (comme on dirait à la Mission Populaire), qui commence par des actes, aussi petits soient-ils, ayant le potentiel de soulever des montagnes.

Amandine et moi sommes allées à la rencontre de ces chrétiens altermondialistes lors d’un weekend organisé par un groupe appelé Etudes bibliques dissidentes (EBD), un réseau d’étudiants dispersés dans plusieurs villes de France, qui sont pour la plupart issus d’Eglises évangéliques, mais qui ne se reconnaissaient plus dans les réponses toutes faites auxquelles leur demandaient de souscrire leurs Eglises. A l’EBD, en revanche, esprit critique et liberté de ton sont bienvenus ! Chaleureusement accueillis et nourris par nos hôtes, la soirée que nous avons passée ensemble fut l’occasion d’évoquer l’itinéraire spirituel particulier de chacun, tant du côté de l’EBD que des Freaks. Parmi les récits des participants au week-end revenait souvent le désir de trouver une Eglise accueillante, qui ne juge pas, une Eglise véritablement ouverte à tous.
Plusieurs manifestaient un intérêt pour la démarche oecuménique, et pour la liberté qu’offre la théologie de l’Eglise réformée.

Six fous de Jésus

A leur tour, nos hôtes partagèrent avec nous leur expérience hors des sentiers battus. Alexandre et Marie, deux enfants (et un troisième en route), ont sillonné en camion pendant cinq ans les divers festivals de rock et lieux de vie alternatifs en France, à la rencontre des marginaux, des exclus, des paumés. Présence non prosélyte sur ces lieux où l’envers du décor de fête révèle souvent une grande détresse morale et l’addiction à l’alcool et à la drogue – les Freaks offrent autour d’un café un lieu d’écoute et de repos. Ils dressent aussi leur tente, la Tchaapelle (du nom de la Tchaap, leur association), qui est ouverte à chacun et à toute expression spirituelle. Par leur mode de vie sobre, leur joie de vivre et leur amour des rencontres, ils offrent un témoignage vivant et une présence auprès de ceux que les Eglises ne touchent plus, et qui ont souvent une image très négative du christianisme.

Alexandre et Marie ont été rejoints à Goshen par Laurène et Thomas, d’origine baptiste évangélique : Laurène, qui les a accompagnés lors de plusieurs festivals, est infirmière et Thomas infographiste – c’est lui qui a créé les logos de la Tribu. Ensemble, ils ont visité plusieurs lieux de vie communautaire chrétiens tels que le Chemin Neuf ou l’Arche de Lanza del Vasto afin de discerner le mode de vie qui leur conviendrait. Enfin, Mickey et Hélène, maraîchers, et leur fils Timothée ont quitté les Cévennes pour mettre leur savoir-faire au service du projet écologique de Goshen. Tous deux avaient déjà connu une expérience communautaire forte, s’étant rencontrés dans une communauté évangélique, Propriété de Dieu, que le père d’Hélène a fondée à La Celle, près de Montpellier, comme lieu d’accueil et de réinsertion pour les toxicomanes, les anciens détenus ou encore les sans-papiers.

Une conviction qui se vit en actes

Le dimanche matin, nous nous sommes retrouvés dans la grange pour un culte « alternatif ». Les Freaks, d’ordinaire, se réunissent pour un temps spirituel hebdomadaire qui n’a pas de forme fixe (n’ayant jamais réussi à tomber d’accord sur une liturgie, nous disent-ils !). Reflet de nos échanges, notre culte a été particulièrement dédié à tous les marginaux et les « sans-Eglise » que nous avions évoqués. Alexandre nous a fait écouter une « méditation hardcore » qui a fait contraste avec nos cantiques policés… La place a aussi été laissée aux témoignages, notamment à celui de mon amie Kathleen, une Allemande dont la foi a été nourrie par sa rencontre avec des Freaks à Leipzig.

La Tchaap s’est récemment installée à Goshen mais entend bien faire vivre le lieu par des rencontres autour de sujets écologiques, altermondialistes et sociaux, afin de créer un véritable réseau de chrétiens alternatifs et engagés dans la société. Comme le dit Alexandre : « Je crois que la lutte contre l’avidité, le matérialisme, l’égoïsme, le “toujours plus” est le sujet le plus récurrent dans les enseignements du Christ alors que, a contrario, ces valeurs consuméristes sont celles qui sont valorisées dans notre société. J’invite chaque chrétien à ne pas se réfugier derrière des luttes moralistes inutiles mais bien dans des luttes politiques et personnelles pour encourager la solidarité,le partage des richesses, le respect del’homme et de la création, à investir du temps dans nos relations (famille, ami, voisins...) plutôt que dans le “gagner plus” ou dans une carrière professionnelle. »

Une conviction qui se vit en actes à Goshen, dans le choix d’un mode de vie radical, joyeux, collectif et inventif

 

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