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Jesus Freaks, Yes future (à Montpellier)

Linda Caille - Article «Mission» Juin 2009

Alexandre et Marie ont choisi de témoigner de leur foi chrétienne, sans dogmatisme, dans les milieux alternatifs, les éco-villages et les festivals. Rencontre.

Si Jésus avait 30 ans aujourd’hui, il vivrait sur la route dans un grand camping-car blanc. Il le garerait sur des parkings gratuits de grandes villes du Sud de la France et il rejoindrait les lépreux, les aveugles et les boiteux du XXIe siècle là où ils survivent. Telle est la conviction d’Alexandre, 31 ans et Marie, 24 ans, mariés, un enfant. « Jésus passerait du temps avec les exclus. » Le jeune couple a choisi d’incarner une présence bienveillante dans le monde de la rue. « Cela nous va bien d’être d’égal à égal. Dieu s’est bien fait homme ! » constate Marie.

Bouddhisme, chamanisme, New Age

Sur un parking montpelliérain, à l’arrière du camion (qui est aussi leur maison), Alexandre déplie une carte routière de la France. Des post-it épinglent la vingtaine de lieux où, en 2008, le couple a participé à des festivals tels les vingt-quatre heures du punk ou le rêve de l’aborigène. « On sort une table avec des bancs, explique-t-il, on se met au service des gens en offrant une tasse de café. On partage ce que l’on a sans compter. Beaucoup de drogue circule dans ces rassemblements alors Marie s’occupe des enfants lorsque leurs parents sont trop défoncés. Certains viennent juste se reposer à côté du camion, ils ont confiance, on ne leur volera rien. » Parfois, ils montent une tente sous laquelle ils organisent une chapelle. Ceux qui le souhaitent peuvent se relayer et prier toute la journée, les mains croisées, en peignant ou un jouant de la musique. « Même si il y a beaucoup de bouddhisme, de chamanisme et de New Age, ces milieux restent antireligieux, explique Marie. Je ne parle pas directement de Jésus, je préfère partager une conviction en partant de ce que j’ai expérimenté. Être mariés, fidèles et ne pas prendre de toxiques, c’est déjà un témoignage. »

Alexandre et Marie ont passé un trimestre dans une école biblique au Danemark puis un semestre à l’Institut protestant de théologie de Montpellier afin d’affiner leur formation théologique. Le couple dit n’appartenir à aucune Église, d’ailleurs ils ne se situent pas vraiment d’un point de vue théologique. « Nous sommes des disciples de Jésus. Notre but est de partager l’amour que nous avons reçu, explique Alexandre. On connaît celui qui connaît la Vérité. On n’a pas la vérité. C’est Jésus qui nous donne la force de vivre, c’est lui le guide. » Près de Montpellier, la communauté de la Celle, qui offre une vie fraternelle pour les marginaux, a été un temps un lieu d’ancrage et d’inspiration pour le couple (cf. Mission numéro 153, septembre 2005 et la page 2 de ce numéro).

L’alpha et l’oméga

Aujourd’hui, les Sokos représentent, en France, le mouvement des Jesus Freaks, les fanas ou passionnés de Jésus. Né à Hambourg, au début des années 1990, ce mouvement alternatif s’est inscrit dans la succession des Jesus People, surtout présents aux États-Unis. Chaque été, tous les Jesus Freaks d’Europe se retrouvent à Gotha, dans le centre de l’Allemagne, pour un festival artistique nommé le Freakstock. Différentes cultures alternatives, toutes chrétiennes, s’expriment au travers du théâtre, de la musique (rock, punk, reggae) et des arts graphiques. Le symbole de ralliement des Jesus Freaks est tout un poème : le A majuscule cerclé de noir du mouvement anarchiste a été détourné en un Alpha superposé à un Oméga en référence aux versets de l’Apocalypse : « Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin. »

Être soi-même avec les exclus

Pour les Jesus Freaks français, tout débute en 1998, en Haute-Savoie. Alexandre, rencontre Marie, qui est née et a grandi dans une Eglise pentecôtiste. Ensemble, ils fréquentent la communauté de Taizé et celle du Chemin Neuf, admirent l’Abbé Pierre et Sœur Emmanuelle. Les deux souhaitent « faire un boulot utile, dans l’humain ». Lui devient conseiller principal dans l’enseignement privé, elle débute des études pour devenir infirmière. Mais une frustration les ronge : « Le soir, on rentrait chez nous en laissant les assistés dans leurs dortoirs ». Pendant plusieurs étés, en camping-car, ils écument les éco-villages et les squats autogérés, à la recherche d’une autre manière de vivre, loin de la grande consommation et du marché du travail : « Nous étions insatisfaits. » Lorsque la possibilité de vivre dans un ancien camion-épicerie s’offre à eux, un pas de foi s’impose. La décision est difficile à prendre. « Nous voulions vivre au plus près des exclus, reconnaît Alexandre. Etre nous-mêmes avec eux. » Ils quittent alors leur emploi pour vivre sur la route avec leurs économies, sans bénéficier du RMI pour rejoindre les exclus là où ils vivent et mangent.

A 13 heures, Alexandre se rend au Resto du cœur pour déjeuner. Avec sa longue veste kaki, le jeune homme se glisse dans les files d’attente pour la soupe, les sandwichs à la sardine et les gobelets de café. Rejoignant un groupe, il tape sur l’épaule, salue, fait la bise : « Je connais surtout les plus jeunes » dit-il. Dans un coin, trois gros chiens se cherchent, grognent, puis se battent. D’un bond, une jeune femme au crâne rasé plonge dans la mêlée en les houspillant d’une voix rauque. Comme si elle attrapait un lapin par col, elle saisit un Beauceron noir et l’extirpe de la cohue. Les aboiements cessent. « Le monde de la rue est agressif surtout pour les femmes, explique Alexandre. La violence est un mode de relation. Cette fille montre qu’elle peut se défendre si elle se fait coincer dans la chambre d’un squat. »

« Faire la route »

Sur le parking, Alexandre retrouve Jeff, 22 ans et Yannick, 26 ans. Eux aussi souhaitent « être des porteurs d’espérance » dans le monde de la rue. Yannick cheveux blonds en pétard et tee-shirt estampillé « Jésus was a punk » a connu les Assemblées de Dieu à Rouen avec ses parents puis les camps au Sénégal avec Jeunesse en Mission (organisation pentecôtiste proposant aux jeunes la possibilité d’engagements). Aujourd’hui, il vit dans un camping-car et, comme les Sokos, rejoint les marginaux là où ils se retrouvent, sur la place de la Comédie en train de faire la manche. Quant à Jeff, il vit dans un long break d’occasion. L’année où il devait passer le bac, il voulait déjà « vivre avec d’autres valeurs ». Son stage de terminale, ne l’a-t-il pas fait « dans le commerce équitable » ? Cela ne l’empêche pas de tout plaquer. « J’ai accompagné beaucoup de personnes à Lourdes, je suis une personne de contact. » Il décide de « faire la route » et, un jour lors d’un festival, il rencontre Alexandre et Marie : « Ce qui nous rassemble ce n’est pas une doctrine mais notre disposition de cœur. J’aime la radicalité de l’Évangile. »

Boy-scouts égarés

Cette radicalité les pousse, presque chaque jour, à organiser un temps de prière au squat dit « du carré du Roi » situé entre le siège de l’UMP, une école d’architecture et un cabinet d’avocats. Depuis la jolie place ombragée, où déjeunent des hommes en costume-cravate, l’ancien siège de la direction départementale de la marine apparaît comme un immeuble chic avec ses hautes fenêtres et ses rambardes en fer forgé. Nul n’ignore la reconversion de ce lieu déjà relatée dans la presse locale. Cet immeuble est devenu un squat où des voyageurs en route vers l’Espagne ou le Maroc croisent quelques enfants de la bourgeoisie montpelliéraine. Quarante punks, routards et SDF y ont élu domicile jusqu’à ce que la police les mettent dehors. « La tranche d’âge s’étend de 16 à 50 ans, explique Jeff. La plupart d’entre eux ont eu des vies très difficiles : abus sexuels, abandon, violence...Ce qui est lourd de conséquences : sexualité désorientée, avortements, prise quotidienne de drogues, rythme de vie décalé, absence de projets. »

A l’intérieur, des pièces vides au sol dallé font office de chambre et, cette après-midi, de chapelle. « La solidarité existe au sein des squats anarcho-libertaires, explique Alexandre. Par contre, il n’y en a pas dans des squats de camés ou, comme ici dans un squat anti-froid. » Une ancienne affiche du festival des Vieilles charrues annoncent le passage de Ben Harper et de Vanessa Paradis. Ici, Alexandre, Yannick et Jeff chantent, prient à voix haute ou gardent le silence. Souvent, Yannick prend sa guitare et chante : « Dans tes bras, je suis restauré, guéri. Tout est accompli. Comblé, rassasié, ici je veux habiter. Plus je viens, plus je suis heureux. Voilà mon pays, ma patrie, mon identité. » Ruben, hollandais, la quarantaine, les a rejoints. Difficile d’imaginer une chapelle au milieu d’un squat. Pourtant, ce temps de convivialité a bel et bien lieu, au milieu de cet immeuble n’accueillant que des fraternités artificielles, le temps d’une prise de méthadone ou de ketamine. Comment les Jesus Freaks sont-ils perçus dans cet univers peu bienveillant ? « On passe pour des boy-scouts égarés, reconnaît Alexandre, des gars sympas barrés dans un trip Jésus ».

Au squat, les barbecues ont plus de succès que les temps de prière. On fait des courses au supermarché : du pain, des saucisses, des bonbons, pas d’alcool. De retour, Alexandre monte dans les étages pour inviter les occupants. Il croise Frédérique, jeune femme accueillante mais livide. Au mur de sa pièce, une affiche lance « Punish yourself . » Par terre, deux chiots jouent au milieu des morceaux de bougies, des briquets et des canettes de bière. Comme si elle flairait qui est camé, et qui ne l’est pas, elle avance vers Jeff, le prend à parti e : « Je ne sais pas comment récupérer mes chiens. Ils sont à la SPA. Je pourrais voir les AS (assistantes sociales) mais elles me connaissent depuis que j’ai 14 ans. Toi, tu peux m’aider, t’es pas dans la galère. » Attentif, Jeff lui assure qu’il essayera de faire quelque chose. Dehors, un homme au visage émacié et aux jambes décharnées sous son jeans traverse la cour.

Rangers, crêtes, dreadlocks

Ce soir, au rez-de-chaussée, autour d’une table faite de bric et de broc, quelques habitants du squat passent, l’air de rien, ainsi que des amis des Jesus Freaks, chrétiens ou non. Tous grimpent allègrement et entrent par la fenêtre. On parle, on chante, on grignote. Apparemment, aucune drogue ne circule même si certains échouent ici anormalement excités ou abattus. La soirée se déroule calmement telle une soirée de sages étudiants sauf que les participants portent des rangers, des crêtes et dreadlocks.

Tout comme Alexandre et Marie, Jeff jette un regard lucide sur ce milieu, ses codes, ses pratiques : « Le squat est un monde de mort. Notre action est à la fois relationnelle, par notre présence et notre écoute, et spirituelle, par notre intercession quotidienne pour les personnes rencontrées. » Des satisfactions existent comme cet homme qui s’est effondré en pleurs pendant un temps de prière et a reconnu vouloir « en finir avec l’alcool ». Ensemble, ils l’ont emmené à la communauté de la Celle. Leur avenir, Alexandre et Marie le remettent dans la prière car, selon eux, c’est Jésus « qui ouvre les portes », celles d’un squat, comme celles de l’existence. Linda Caille

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