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JESUS FREAKS La foi sans loi

Apôtres du Christ et de la liberté, Alexandre et Marie partagent sans dogmatisme leur croyance dans les lieux alternatifs.

Constance de Buor - Article «La Vie» Aout 2008

Assis sur le sol sous une toile de tente, il parle à Jésus sans façon. De la scène, à quelques centaines de mètres de là, parviennent les sons de la guimbarde et les respirations sourdes du didgeridoo, une trompe en bois ancestrale au coeur du festival le Rêve de l’Aborigène, dans les Deux-Sèvres. Alexandre confie au Christ ces trois jours de fête, ceux qui y participent et plus spécialement les plus paumés d’entre eux. Sur un pan de cette chapelle de fortune que le jeune homme et son épouse, Marie, ont installée au pied de leur camion, un sigle proche du «A» de ralliement des anarchistes – mêlant en réalité l’alpha et l’oméga bibliques. Ce logo est celui des Jesus Freaks, une communauté internationale de doux dingues amoureux du Christ, dont le couple est devenu le relais en France.

Il y a encore deux ans, Alexandre, 30 ans, était conseiller

Hambourg, 1991. Des «alternatifs», punks et hippies, touchés par Jésus principal d’éducation dans un établissement catholique et Marie, 25 ans, exerçait le métier d’infirmière. Un début de vie commune plutôt douillet dans une petite ville de Haute-Savoie, plaquée un jour pour la route. «On a toujours été proches des cultures alternatives. Un jour, on a décidé de s’éloigner de la société de consommation, pour vivre la simplicité d’une vie de nomades. Là où sont les gens : dans les festivals, les squats, les écovillages...», explique Alexandre. Avec leurs économies et, par choix, sans demander le RMI. Depuis les premiers bourgeons du printemps, ils ont écumé avec Pierre-Couleur, leur premier enfant né en février («Pierre parce que ce sont des bâtisseurs et Couleur pour la note sensible»), les 24 heures du punk, une rencontre sur l’éducation alternative, un festival de la paix, un rassemblement de motards... , mais auxquels aucun lieu ou célébration chrétien ne semblait adapté, commencent à se retrouver chaque semaine dans un appartement pour prier et «passer du temps avec Dieu». «Nous avons expérimenté la présence de Dieu d’une manière si forte et si intense que ça nous a tous mis K.-O. Beaucoup furent visités par le Saint- Esprit et délivrés de la drogue», se souviennent les premiers participants. Le rendez-vous prend de l’ampleur, les voisins menacent de pousser dehors les nouveaux convertis s’ils continuent à prier d’une seule voix le Notre Père à 1 heure du matin. Le groupe migre vers un café. En 1994, plus de 200 personnes se joignent à ces rencontres. Peu à peu, de la manière la plus informelle possible (anarchisme oblige...), ils se retrouvent dans des squats, montent des groupes de musique, cherchent «des moyens de célébrer Dieu sans orgue, sans liturgie ou rituels poussiéreux».

Une association, Jesus Freaks international, est constituée, ainsi qu’un festival chrétien d’arts alternatifs, le Freakstock, dont la 14e édition se tient cette année du 31 juillet au 3 août, à Gotha, en Allemagne. Le mouvement passe les frontières : Suisse, pays nordiques... Et France, où les Soko, avant de découvrir les Jesus Freaks, ont formé un réseau de chrétiens nomades unis par la foi et la prière : la Tribu chrétienne hérétique altermondialiste autogérée de prière (Tchaap)... Depuis, les deux mouvements se confondent en France. «L’idée était de pouvoir vivre notre foi dans notre culture, considérant qu’on peut en témoigner dans n’ importe quel milieu !», explique Marie. Comment devient-on Jesus Freaks ? «Pas en décidant : “À partir de maintenant, je me relooke grunge...” C’est un sentiment qui doit être déjà présent en toi, et qui n’a rien à voir avec l’adoption d’un look particulier. Freak, ça veut dire marginal, excentrique, fou, qui nage à contre-courant. Il n’y a qu’une seule règle pour devenir un Jesus Freak : il faut que Jesus soit le boss (patron, ndlr) dans ta vie», résume Alexandre.

«Depuis que je suis toute petite, je sais que je veux vivre pour Jésus», dit Marie, baptisée catholique enfant, qui a grandi dans une famille devenue par la suite pentecôtiste. Alexandre, quant à lui, a commencé à cheminer vers 21 ans. Il rencontre alors Marie dans une communauté évangélique, mais ils éprouvent des difficultés à se situer. «Pour moi, l’Évangile, c’est le coeur. Je n’ai pas fini d’en défaire le paquet mais, dans cette communauté- là, je trouvais que le cadeau était enveloppé de trop de papiers, de pelures inutiles», explique Marie. Peu à peu, le couple s’aventure dans des lieux de rencontre comme Taizé ou le Chemin neuf et rapporte dans sa paroisse des images renouvelées : «On était ravis de faire découvrir aux jeunes de notre génération que les catholiques sont des chrétiens comme nous, qu’ils ne prient pas les morts...» Aujourd’hui, sans Église ni berger, le couple revendique sa liberté spirituelle, sans éluder la difficulté qu’ils ont à se situer théologiquement. Embarqués la première année dans un camion assez rudimentaire, ils ont ainsi choisi de faire escale pendant quelques mois à l’École biblique de Kolding, au Danemark, et à la faculté libre de théologie protestante de Montpellier. «On était venus chercher des réponses, on n’a trouvé que de nouvelles questions !», note Alexandre. «En tout cas, on s’est régalés !, s’enthousiasme Marie. On sent bien que, plus on sera ancrés, profonds, plus on pourra rayonner pour les autres.»
Si les Jesus Freaks expriment pour beaucoup par la musique et les arts plastiques et graphiques leur attachement au Christ, le charisme des Soko est clairement celui de l’accueil. D’un festival à l’autre, les vieux compagnons et les fraîches rencontres se succèdent sur la couchette en mezzanine perchée au fond du bus, pour un bout de route. Sur place, l’enthousiasme et la bienveillance du couple, doublés du sourire de leur superbe Pierre-Couleur, séduisent. «Tout le monde peut venir se reposer, papoter près du bus. Ceux qui ont pris des toxiques savent qu’ils peuvent “redescendre” tranquillement chez nous, qu’on ne profitera pas d’eux, qu’on ne les dépouillera pas. Ce qu’on voit dans ces rassemblements n’est pas toujours gai. Les gens de la zone ont toujours un truc à oublier dans la fête. Il y a beaucoup de misère morale, plus que matérielle d’ailleurs.»

Que peuvent apporter des chrétiens dans ce râpeux envers du décor ? «On donne ce qu’on peut donner, on écoute ce qu’on peut écouter. Ça nous arrive de confier telle personne à des amis chrétiens, de les remettre à leur prière, raconte Alexandre. Un peu comme au carmel...» Un sursaut. Le jeune homme se tourne vers sa femme : «D’ailleurs, c’est ça qu’on devrait faire, Marie : se constituer un réseau de carmélites à qui confier ceux qu’on rencontre !» Pour tenir sur le long terme et trouver l’énergie d’accueillir tous les «sans» (logis, travail, famille, amour...), «ceux qui ont touché le fond, les paumés, les exclus et les personnes vivant en dehors des normes de la société», les «Soko» se répètent qu’ils devront approfondir encore leur foi et puiser dans la prière. «On se dit souvent qu’il faudrait réserver une heure par jour pour prier, lire. Et une journée de désert régulière. Mais, entre le passage incessant dans le bus et le bébé, ça n’est pas si évident à tenir.» Le festival dans les Deux-Sèvres est le deuxième au cours duquel le couple fait le pari de dresser une tente de prière. L’abri est loin d’être bondé, mais ne manque pas de faire parler.

Le couple, cependant, ne se situe pas sur le terrain de l’évangélisation. Mais s’applique à démonter les préjugés, quand l’occasion s’en présente. «Le fait qu’on ne se drogue pas, qu’on soit mariés et fidèles, avec un enfant, suffit à déclencher des questions sur notre mode de vie et ce qui nous anime», assure Marie. Au final, la spiritualité n’est pas totalement absente des festivals et le sujet finit souvent par venir sur le tapis. «On trouve des bouddhistes parmi les punks, des animistes chez les hippies, quelques amish et des chrétiens qui ne font pas trop de pub sur leur foi... Quand ils ont des problèmes, les gens de la “zone” sont les premiers à prier le ciel, mais, pour la plupart, le christianisme, c’est la domination de la femme, l’impérialisme, le libéralisme, l’inquisition, le pape et le préservatif... Bref, rien de compatible avec le style de vie anarchiste ! Ils ne connaissent rien de Jésus, tout ce dont ils sont persuadés, c’est qu’il a couché avec Marie Madeleine, ou alors ils considèrent que Jésus, Bouddha, tout ça, c’est pareil», rapporte Alexandre. Alors, les Jesus Freaks racontent le Christ, la Bible et «ses mots d’une puissance révolutionnaire», convaincus que, «malgré les croisades, les bûchers et leurs sorcières, les cultes et les messes ultrachiants, les télé-évangélistes avides de fric et tous les chichis pseudoreligieux, il y a quelque chose de vrai et de fantastique derrière le nom de Jésus. Pour être honnêtes, nous croyons même qu’il n’y a rien sur Terre de plus fantastique que de vivre avec Jésus.

Un mouvement atypique

Né outre-Rhin dans les années 1990, le mouvement Jesus Freaks (les «fous de Jésus») est un mouvement chrétien atypique et informel. Leur manifeste est explicite : «Nous voulons exprimer notre passion pour Jésus au travers de nouvelles formes de messe, de musique ou d’art, de solidarité. Nous voulons vivre nos rêves avec Jésus et pas rêver notre vie avec Jésus.»

Du 31 juillet au 3 août, la communauté se retrouve à Gotha, en Allemagne, le temps d’un festival de musique folk, rock et punk… freakstock.de (en anglais et en allemand).

Les aventures d’Alexandre et de Marie sont exposées sur le site français du mouvement qu’ils ont créé. On y trouvera une présentation de l’association et une multitude de liens renvoyant à l’internationale Jesus Freaks. www.jesusfreaks.fr​​​

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